Une fois passée l’agitation du changement de Doge à Venise, une fois mise en place une nouvelle dynamique en Europe, tous les regards se tournèrent vers l’Orient. La nouvelle clé de voûte de l’équilibre au Nord Ouest. En effet, la suprématie navale d’une puissance, Gênes, Venise, Pise, Marrakech, ou Dieu seul savait quelle autre force maritime, dépendait du résultat des Croisades.
C’est ainsi que pendant l’hiver, les forces des divers camps se retranchèrent. Les troupes nobles croisées, parties en août, hivernent où elles le peuvent, partout dans la péninsule italienne ou dans les Balkans. Les troupes de Gautier Sans Avoir, démunies sans les renforts de Pierre l’Ermite, rongent tant bien que mal leur frein, contrôlées par les Pronoïai Byzantins. Pierre l’Ermite tente de rejoindre aussi vite que possible son compère, en passant par la Hongrie, mais les incursions Petchenègues le ralentissent.
Seuls les plus valeureux tentent la traversée de l’Adriatique, qu’on dit constellée de pirates savamment entretenus par les Egyptiens. Si rien n’est possible à prouver, le développement de l’Egypte Fatimide laisse présager le pire pour les Croisés. Ce pays riche s’approche alors des sept millions d’habitants, rattrapant la France dans sa suprématie démographique.
Mais le temps passe, l’hiver aussi, et la Croisade continue, inexorable. Les troubles politiques autour de Venise la ralentissent à peine. Arrivées après le départ des Croisés de Gautier Sans Avoir, les barons stagnent à Byzance. Les troupes de Gautier Sans Avoir, ne respectant pas son avis, lasses d’attendre, ont foncé vers Nicée, à Civitot, où elles sont lamentablement défaites par les troupes turques du sultan Kilitch Arslan. Gautier Sans Avoir retourne avertir les nobles restés en arrière, ainsi que les troupes de Pierre l’Ermite, mais….
..Trop sûrs d’eux, les Croisés avancent sans protection. Ils tombent dans une embuscade. Sur 26’000 hommes, plus de 20’000 sont exterminés ou réduits en esclavage. Les quelques survivants qui atteignent Byzance se retranchent dans des quartiers d’hiver, désarmés, et enseignent la prudence à leurs successeurs. Cet enseignement permet aux chefs Godefroy de Bouillon et Raymond de Saint-Gilles de tenir leurs troupes, et d’unir sous leur bannière les corps aux ordres de Pierre l’Ermite. Il ne manque plus que Bohémond de Tarente et Hughes de Vermandois, muni de l’étendard de Saint-Pierre par le Pape lui-même, pour que les Armées du Christ ne se mettent en route…
C’est ainsi qu’en février 1097, certains bateaux essayent encore et toujours de passer entre les mailles du filet des pirates indépendants ou corsaires égyptiens. Les plus gros convois, comme ceux qui transportent les armées de Bohémond de Tarente ou Hughes de Vermandois ne sont pas attaqués, bien trop puissants. Mais les nombreux petits vaisseaux transportant des seigneurs dévoués au Christ sont, eux, de proies faciles…
Extrait du journal du scribe Alessandro Collesto :
« Samedi 14 février 1097. Fêtes de Saint Valentin et de Saint Naval
C’est ainsi que de la flotte vénitienne qui nous transportait jusqu’à Héraklion, puis Thessalonique, puis Byzance, il ne reste que trois pauvres bateaux. Soit moins du tiers des effectifs initiaux. Les tempêtes, les naufrages subits sur des écueils imprévisibles et les attaques des pirates ont eu raison de nos camarades d’infortune. A croire que le Ciel lui-même s’oppose à notre arrivée dans les terres du Basileus. Pourtant, nos passagers sont hétéroclites, et sans importance majeure pour cette Croisade. Est-ce pour péché d’orgueil que nous ainsi tous punis ?
Alors que j’écris ces lignes, j’entends des cris. Manifestement, une tempête se prépare. Le ciel est noir comme la suie. La température est froide comme si l’Enfer n’existait pas, alors que mon âme me crie que je n’en ai jamais été aussi proche…
Ces lignes sont sans doute mes dernières. La coque du navire vient de céder. Impossible de situer les deux autres navires.
Dieu garde notre âme… »




